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Les nouvelles

1er - Poésis, de M.  Patrick Uguen

 

 

Les écouteurs sur les oreilles, Gaïa écoute le chant des baleines. Elle est à leur chevet. Depuis quelques années, ils sont nombreux à s’inquiéter. Les baleines chantent de plus en plus mal. Souvent elles ne se répondent même plus, comme si leurs propres mélodies ne leur étaient plus destinées. Alors elle écoute la rumeur amère des baleines. Ses aquaphones enregistrent inlassablement leurs sons rauques, âpres, entrecoupés de hurlements et d’angoissants souffles d’oliphants. Elle cherche à comprendre comme cette nuit qu’opacifie une étrange brume. L’équipage de l’Atlantis dort. Elle seule veille et ausculte l’océan. Elle note toutes les altérations des chants que les baleines paraissent modifier à l’approche du navire d’exploration. Elle affine à son pupitre les fréquences des sonars pour en clarifier l’échos lorsqu’elle détecte une brusque présence ; les radars s’affolent : un bateau, là, à quelques encablures. Elle monte sur le pont vide. Elle scrute, inquiète, l’épais brouillard.     Elle  ne  voit  ni  n’entend  rien  lorsqu’apparaît,  soudain,  un  navire fantastique, antique et morne, aux mats crucifiant des voiles en lambeaux. Il frôle bord à bord l’Atlantis. Le bois de l’étrave craque contre l’acier qui grince. Elle aperçoit des ombres sur le pont. Malgré la peur, elle ne bouge pas, elle sent qu’elle n’a rien à craindre. Les ombres se rapprochent : ce sont des êtres difformes mi hommes-mi squelettes. Leurs bouches édentées hurlent des sons désespérés dont elle ignore le sens mais dont elle devine, pourtant, qu’ils forment un message. Les créatures tentent de lui parler mais les deux étraves se séparent, les voix et les formes s’évanouissent  et  le  navire  disparait  en  emportant  la  brume.  Tout  redevient silencieux sous le ciel étoilé.

 

Elle  va  voir  l’équipage  de  veille.  Il  n’a  rien  vu,  rien  entendu.  Encore  cette hallucination ! Elle  retourne  sur  le  pont,  respire  l’air  du  large  pour  se  calmer, s’accoude au bastingage. Des algues humides y sont collées.

L’Atlantis est parti pour une campagne de deux ans. Sa mission : évaluer l’état sanitaire  des  océans  dont  la  détérioration  s’accélère  et  tenter  de  décrypter  le système de communication des baleines.

Elle a sa propre théorie. Les baleines nous parlent, elles sont la voix des océans. Leurs chants dénaturés est un chant de mort ou d’alerte. Les hallucinations aussi font partie de ce message que les océans tentent de nous transmettre. On la prend pour une folle. Pourtant depuis l’apparition de ces phénomènes, de nombreux désastres affligent l’humanité.

La densité des eaux se modifie : en certaines zones les navires peinent même à les traverser. De plus en plus, les filets des pêcheurs remontent vides, lourds de cette eau visqueuse. La faune a disparu. Les vagues traitresses se multiplient, monstrueuses et meurtrières, naufragent les vaisseaux, noient les villes côtières. Des mascarets puissants repoussent les fleuves. Les estuaires s’engorgent et leurs plaines inondées accumulent les eaux sales des cours d’eau. Les vagues hautes, hérissées,  rageuses,  harcèlent  les  digues :  un  ressac  qui  râcle  les  galets,  se rengorge, loin, s’enroule et ramasse tout dans son reflux puis revient au galop et fracasse son écume. Lorsque le calme revient, l’océan a rendu nos ordures, sa bile et sa nausée souillent les quais et les basse-villes. De Rotterdam à Shangaï, les cas de choléra se multiplient.

Alors, elle lance ses alertes dans le journal de bord qu’elle tient et met en ligne : elle y consigne données, conclusions, expériences, intuitions mais rares sont les appuis et nombreux les sarcasmes. Aucun gouvernement ne l’écoute.

Un matin, elle reçoit un message :

- Vois les mêmes hallucinations. Partage vos conclusions. Suis à bord de l’Argo dans les Pitcairn au large d’Adamstown. Surdensité de l’eau. Viscosité jamais atteinte.

L’Atlantis n’est pas loin. Le capitaine accepte de se dérouter car le phénomène intéresse la mission qu’on lui a confiée.

Le navire peine, poussif, moteurs à fond et pourtant il ne dépasse pas les cinq nœuds. Son étrave s’englue dans un gel visqueux. Le capitaine arrête les moteurs en surchauffe ; ils n’ont pas rejoint l’autre navire dont on est sans nouvelle. Elle tente en vain de le recontacter. « L’Argo est un baleinier en « mission scientifique » » lui a indiqué le capitaine. Elle n’a pas osé lui répondre « était ». Un pressentiment.

Elle et l’équipage décident de rester sur la zone. Ils sentent que tout vient de là. Les chants des baleines sont maintenant permanents. Leurs modulations se modifient jour après jour, voire heure après heure ! Les marins s’en amusent. Ils les répètent en y ajoutant des paroles improvisées. La mélodie qui leur succède semble en mimer les sons comme si les baleines apprenaient. Elle filme, enregistre, diffuse l’étrange phénomène. On commence à la croire. D’autant plus que la contagion s’étend. L’océan  partout  se  densifie.  Un  gel,  une  gangue  bleue  qui  paralyse  tout  le commerce, ébranle les économies, affame les peuples. Dans le désarroi naissant, le vacarme et la peur, on l’écoute enfin. Les yeux du monde et de l’aveugle ONU se décillent, se portent enfin sur elle et regardent ses images incroyables, fantastiques et pourtant réelles. L’eau se terre et la faune et la flore avec elle au fond des abysses et l’humanité vacille. On parle de réactions osmotiques entre l’hydrogène de l’eau et les polymères plastiques dont elle est saturée, on parle d’inversion de densité due au réchauffement des courants profonds, on parle sans comprendre. Elle seule sait.

Les apparitions du navire se multiplient. Les voix des créatures semblent plus nettes comme si elles cherchaient à s’adapter à une oreille humaine. Peu à peu le navire apparait aux autres membres d’équipage qui entend désormais l’étrange modulation. Gaïa apprend aussi, établissant jour après jour la grammaire de ce langage dont il lui manque le lexique.

Un matin, près de l’Atlantis, l’océan s’est dressé en une forme étrangement humaine. Au début, cela semblait, sur l’immobile gel bleue, une bosse comme une vague avortée. Puis cela s’est mis à enfler jusqu’à mesurer plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Le navire et ses créatures s’y sont amalgamés, lui ont donné leurs voix.

Une gigantesque forme, translucide, puissante se dresse maintenant au-dessus de l’Atlantis nourrie des flots. Des vols de frégates couronnent sa tête. Elle la baptise Poséïs. Chaque jour, elle apparait, chaque jour, sa forme bleuâtre s’humanise, chaque jour, elle parle mieux. Le monde a les yeux rivés sur les images qu’elles diffusent, à la fois haletant et plein d’espoir. Pour on ne sait quelle raison, l’entité l’a choisie. L’ONU, aux abois, la promeut ambassadrice. Le monde est à l’agonie. Cette créature en est peut-être la cause et le salut. Mais, certains, maintenant qu’ils voient l’ennemi, fourbissent leurs armes. Si l’entité est une forme de vie, alors elle peut mourir. Il faut gagner du temps pour préparer une riposte.

L’entité  apprend  vite  et,  à  force  de  contacts,  enfin,  Gaïa  peut  en  diffuser  les premières paroles.

-Humains, Je suis la vie. Vous devez cesser. Mais la voix se déforme et se perd.

Jour après jour, Gaïa apprivoise la chose et son langage. L’humanité semble consentir aux demandes de Poséïs. On se rapproche du retour des océans. Mais les arsenaux sont prêts.

Gaïa lui transmet l’accord des nations du monde lorsqu’elle entend au loin un lourd vrombissement. Puis la rumeur grossit. L’ombre assourdissante des avions obscurcit la  surface  des  eaux.  Elle  regarde  effarée  le  ciel  sombre.  Son  cri  de  détresse demeure inaudible couvert par le vacarme des réacteurs. Par salves, les avions lâchent leurs semences. Les missiles pénètrent Poséis sans exploser. La créature se redresse, immense, indemne et lance un rire tonitruant. Sa main liquide se détache de son corps, saisit Gaïa et l’emporte. Puis la forme s’évanouit dans les flots immobiles.

Alors, soudain, partout dans le monde, les océans se figent et tout devient muet.



2ème - L'homme qui riait, de M. Didier Le Beller

 

 

Il  n'était   pas  de  l'île.   Non,  décidément,  il n'était   pas    comme  eux,     avec  cette  façon qu' il avait de partir soudain  d'un  grand éclat de rire, cette lueur espiègle qui s'allumait à ce moment là au  fond  de  ses  yeux,  ces  petites lunettes  rondes  cerclées  de fer  posées  à la diable  sur  un  nez aristocratique,  cette longue silhouette dégingandée  d'adolescent  attardé. Non, il n'était  pas comme eux . Il avait débarqué un matin avec le courrier, mais aussi et surtout avec le sourire, le nez au vent, les  cheveux  en  bataille,  et  avait  posé  un  regard  gourmand sur  son  nouvel  environnement:  les montagnes de casiers, les plates couchées sur la vase, les chiens aux formes étranges assoupis sur le quai, la petite  troupe  de vareuses  bleues  et de casquettes,  les  regards  inquisiteurs,  le silence  ... Qu'on   ne  s'y   trompe  pas,  ce  n'était   pas un  comité  d'accueil,  les  hommes  sacrifiaient   tout simplement à un rituel. Avant de se décider à lever l'ancre,  quand la mer était grosse,  ils allaient se mettre  à l'abri  du  vent,  au  bout  du  quai,  faisaient  semblant  de  discuter  le  bout  de  gras,  mais attendaient en fait que le plus hardi d'entre  eux se décide  pour lui emboîter le pas. Non, on n'était pas venu pour lui souhaiter la bienvenue,  mais on en profitait pour le détailler et passer un premier jugement. Bien jeune, et pourquoi ce sourire, pourquoi cet entrain, mannonnait-on sous les visières des casquettes, savait-il bien à quoi s'attendre, car enfin si on ne naît pas taciturne dans l'île,  on le devient forcément, encerclé qu'on  est par la mer et la lande. Savait-il que les arbres ici sont rares, que les femmes cachent leurs formes sous de longs tabliers, que le ciel est bas en hiver et que les tempêtes d'équinoxe isolent parfois  les îliens pendant des jours entiers ? Il connaissait la mer, soi­ disant, il avait travaillé comme goémonier sur le continent, soi-disant. Goémonier! Je vous demande un peu! Mais, qu'est-ce-qu'il avait à sourire comme ça ? Il croyait peut-être qu'on  allait lui passer des colliers de fleurs autour du cou et entonner des chants de bienvenue ! On l'avait  fait venir pour s'occuper du Groupement  de Pêcheurs,  pas pour sourire  à la compagnie  ! Et ces petites lunettes rondes, franchement, ça n'augurait  rien de bon.

Un homme s'était  finalement détaché du groupe pour venir  saluer le nouveau-venu, une énorme pogne s'était  saisie de sa fine main d'intellectuel et avait entrepris de la concasser méthodiquement, sous les regards goguenards des îliens. Le voila prévenu, riait-on sous cape.

On consentit  à échanger  quelques  paroles avec l'étrange personnage  que la marée venait de déposer, puis on prétexta que celle-ci n'attendait  pas et on le planta là, lui, son sourire et ses besicles.

Il avait gravi le raidillon qui mène au village, et , dans un  élan spontané de solidarité avec le comité d'accueil, la pluie s'était  mise à tomber. Une pluie fine, persistante, sinistre, une pluie  de Bretagne.  Des visages aux carreaux, des ombres qui se faufilent dans les ruelles, des maisomtettes blotties  les  unes contre  les  autres,  un  fusilier-marin  sur son  socle  de  granit, l'église  arc-boutée contre le suroît et, au fond, surplombant la falaise, le petit cimetière marin.

Bien entendu, il échoua. Cela avait dégénéré très vite, sa gestion du Groupement  n'était  pas du goût du président, trop d'innovations, trop de prises de risques, et...trop de somires sans doute. Sa bonne humeur, son optimisme, l'attention qu'il  portait au beau sexe, tout cela, le tempérament îlien le rejetait en bloc, et la mpture avec le président du groupement  fut bientôt consommée.   Au lendemain  de sa mise à pied, il décida de s'essayer à la pêche en solitaire. Tout autre que lui aurait traqué le bar et la daurade aux abords de l'île,  mais cet éternel insatisfait,  ce doux rêveur, avait un tout autre projet en tête : la pêche au crabe vert. Un filon à exploiter selon lui, une lubie de parisien pour nos piégeurs de dormeurs et nos chasseurs  de bars. Son sourire  ne J'avait pas quitté et ceux, narquois, des îliens ne semblaient  pas l'affectee Le temps passa, et, vous l'aurez deviné, il échoua aussi dans  cette entreprise,  et l'on  triomphait  à l'Abri  du  Marin quand  on le voyait décapeler  sa plate pour tenter  une énième sortie. S'était-il voûté légèrement  ? Un pli amer s'était-il formé à la commissure  de ses lèvres ? Certains auraient voulu s'en  persuader. Les vaches étaient maigres,  la veste en velours  côtelé qu'il  passait pour aller sur le continent était maintenant  toute râpée et l'un des verres  de ses  fameuse lunettes  s'était fendillé,  mais on y voyait  bien assez, allez, l'opticien attendrait.

Et puis un jour il fit ses bagages. Les adieux furent expédiés,  pas grand monde sur le quai ce matin-  là,  un chien  atteint  par  la limite  d'âge,  quelques  retraités  occupés  à réparer  des casiers,  et  une escouade  de goélands  venus s'assurer que le courrier  partait  bien à l'heure...L'île avait  gagné,  elle  chassait  ce  corps  étranger   qui  avait  troublé  sa  quiétude,   cette  douceur  de (sur?)vivre,  qui semble tant fasciner les gens du continent.  Elle avait un peu délavé le bleu de ses yeux, mais n'avait  pas éteint la lueur qui y  pétillait en pernianence, ce feu intérieur, cette force vive qui se riait des échecs et lui faisait entrevoir toujours d'autres possibles. Il adressa un dernier sourire au rocher. Il avait joué et perdu, mais, qu'importe, un nouveau projet l'habitait, et l'écharpe nouée à la diable autour de son cou fut la seule à saluer l'île quand le courrier doubla le phare, l'homme,  lui, était déjà ailleurs.

On apprit par la suite qu'il avait posé son sac dans cette ville  où la cathédrale Saint Corentin dresse ses flèches ajourées dans le ciel de Cornouaille.  Le bruit courait qu'il  s'était  lancé dal1S une autre entreprise,  originale  sinon  rémunératrice,  comme  la précédente,    qui consistait  à pièger les civelles qui remontaient l'Odet,  et cela au coeur même de la ville. Des mois s'écoulèrent, on restait sans nouvelles du trublion et sur le rocher on se prenait à regretter   la douce folie  de celui qui avait ùré  l'île  de  sa somnolence.  Au  Café  du  Port,  on se  remémorait  ses  lubies,  on lui  tricotait  une légende entre deux verres de blanc. Plus haut, dans les petites maisons  fraîchement  rechaulées, on passait et repassait le fer sur des blouses à fleurs qu'on  se hâtait d'enfouir dans les profondeurs des armoires . Le placard s'était  refermé sur le passé.

On avait alors voulu retrouver la trace del 'homme  aux semelles de vent,  on avait dépêché des estafettes  dans tous les ports de la côte sud, fouillé tous les caboulots, exploré toutes les criées, en vain, il avait depuis longtemps  déserté  les bords de l'Odet,  où il avait été aperçu  une dernière fois, un soir de novembre, les cheveux  en bataille, du rire plein les yeux, en train   de redonner  un semblant de forme à ses peùtes lunettes cerclées de fer.  Les années avaient passé, son souvenir commençait  à s'estomper  dans les mémoires, l'île  s'était  recroquevillée sur elle même. Ils avaient chassé l'homme dont le rire cascadait chaque matin du haut de la falaise  pour rouler jusqu'au  port. Il ne reviendrait plus, le rire avait déserté l'île.

Il ne donna aucune nouvelle. On s'en  accommoda, le connaissant.  L'homme était imprévisible et pouvait surgir à tout moment des endroits les plus improbables.  Une seule certitude, son destin était lié à la mer, cette mer qui le hantait et dont il savait si finement cuisiner les produits. Il pouvait  tout aussi  bien troquer la casquette  du pêcheur  pour la toque   du chef,  pour peu qu'il s'agisse  de rendre  hommage à un poisson,  si humble soit -il, et agrémenter   le tout d'un  sourire. Fallait-ille chercher  derrière les fourneaux  d'un  de ces restaurants  de bord de  mer où l'on  vient déguster  le  bar ou la   lotte '!  Le retrouverait-on  plus sûrement  en épluchant  la liste des inscrits maritimes de la côte sud?  N'aurait-il  pas écouté l'appel du vent et embarqué comme cuistot sur un chalutier pour ces terribles campagnes en mer d'Irlande? Avait-il jeté son sac sur un cargo et vogué vers l'inconnu, tel un Lord Jim en quête de rédemption ?

« Dites-moi, , ça marche encore  la pêche dans le coin?

-  Ah, m'en  parlez pas, les jeunes   veulent  plus faire ce métier- là, on gagne pas sa vie. Des gros bateaux avec des équipages, y-en a plus, ceux qui restent, y pêchent tout seuls, ou avec un Ill'Btelot pour aider à remonter le filet. Non, on gagne pas bien sa vie, et pis... des fois, y-a du malheur...

-Il y a eu des accidents récemment? La tempête?

-Ah,  mon  pauv'  monsieur,  y-a  pas  besoin  de  tempête,  un  gros  clapot  et  un  patron  un  peu «empechet, et ça suffit, avec des petits bateaux comme ça.

- «Empechet...», que voulez-vous dire?

-Ben, innocent, quoi, c'est  ce qu'on  dit en breton pour ceux qu'ont  rien dans le ciboulot. Ma doue, partir relever ses filets avec un temps pareil, il aurait jamais dû ! D'ailleurs , le p'tit jeune , y voulait pas y aller, paraît-il.

- le p'tit jeune ?

-Oui, enfin, c'était  plus un gamin, mais y faisait tellement jeune.

-Vous voulez dire que...

-Ben oui, y -z-y sont restés tous les deux. Aucun bateau n'est sorti ce jour là, mais le père Rouzic, lui,   mauvais temps ou pas, y voulait absolument relever ses filets. Le matelot n'a  pas osé dire non, vous savez comment sont les hommes, fiers et tout ça, eh ben, une lame plus forte que les autres et le bateau a chaviré. On a retrouvé les corps le lendemain. Si c'est  pas malheureux, le matelot, il avait encore ses drôles de lunettes au bout du nez !

-C'était aussi un gars du pays?

-Non, les jeunes, ici, y sont plutôt renfermés, ç'ui-là,  y riait tout le temps ...»

 

 

3ème - Espace maritime, de M.  Christian Bergzoll

 

 

Pêche mystérieuse en mer. Quand j’ai vu, sur l’écran, l’avis et le thème du concours, j’ai immédiatement décidé de participer. Cinq ans d’hôpital, cinq ans à servir de cobaye, dans ma bulle aseptisée, cinq ans à regretter d’être un citoyen loyal, c’était trop…

Avec mon récit incroyable, je m’étais spontanément livré aux autorités de mon pays   qui,   après  examens,   expertises   et   contre-expertises,   m’avait   mis   en quarantaine. Il n’y a pas de mot pour un confinement plus long, un qui dure soixante mois. Pour me distraire, pour ne pas devenir fou ou crever de solitude, j’ai toujours eu le droit d’accéder à la toile invisible où se stockent tout le savoir et tout l’imaginaire du monde : on vérifie juste que je ne livre rien aux medias qui véhiculent l’information,  qui  façonnent  le  réel…  ou  qui  manipulent  la  réalité  en  prétendant détenir toutes les vérités. On laisse libre le flux des entrées vers moi, on censure juste ce que j’envoie, le reflux de mes pensées, mes appels au secours.

Oui, des nouvelles du large, des nouvelles de l’au-delà des murs qui m’emprisonnent, j’en ai eu, pendant ces soixante mois. Et là, participer au concours, ça  me  permet  d’en  donner,  même  si,  dans  le  lectorat  confidentiel,  intimiste, clairsemé, personne ne s’interrogera sur la vraisemblance, la véracité, la réalité de mes propos tapés trop vite, trop mal, au clavier.

« Etendu(e), le dos massé par le sable chaud, il (elle) suit dans le ciel l’étrange oiseau de fer. Où va-t-il si vite ?  Vers lui (elle)... vers moi ! Pourquoi ?»

C'est normal qu'après une si longue abstinence sexuelle, tu soliloques en hermaphrodite, toi, l'ancêtre d'une espèce future, poïkilotherme. Cette pensée intérieure à deux sous, à deux sexes, je l’ai perçue quand mon vaisseau – ailé comme un condor, irisé par les champs magnétiques et gravitationnels- a ralenti juste autour de toi : je m’étais calé(e) sur tes ondes cérébrales.

Quand on aborde au rivage de son trépas, la chimie corticale s’emballe. Pour fuir la menace fatale que je représente, crois-tu, et la terreur qui t'investissait, tu t’étais mentalement réfugié en séance de bronzage naturiste. Célibataire, orphelin, juste responsable de toi-même, presque évanoui, tu t'étais à ce point détendu que ton cerveau projetait, loin de la nuit, ton aura, à la troisième personne du singulier, sur la zone équatoriale de ta planète : une énergie confuse, presque fœtale, facilement détectable par ma  technologie.  J’avais  surgi  d’un  poudroiement  glacé,  ma  nef,  pour  toi,  par  toi,  est devenue notre arche.

Tu le sais, car tu es curieux, la sonde, en orbite autour du satellite Europe, a confirmé les calculs : sous une atmosphère ténue composée d'oxygène né de la radiolyse de la surface, la sphère galiléenne qui tourne autour de Jupiter est composée d'une croûte de glace de quinze à trente kilomètres d'épaisseur, puis, dessous, d'un océan salé de presque cent mille mètres de profondeur, puis d'un noyau  minéral dont le cœur tournoie, toujours chaud. Le magnétisme qu'il induit et les marées gravitationnelles d'Io, de Ganymède et de la planète tachée d'un tourbillon rouge, se couplent pour déformer cette lune, pour créer, à sa surface, fractures, subductions, geysers. Et, en profondeur, des courants qui brassent une  chimie  comparable  aux  évents  hydrothermaux  qui  bouillonnent  au  fond  de  nos abysses.  Pour  un  volume  liquide  triple  de  ce  que  possède  la  Terre.  « Une  nouvelle genèse ? » as-tu songé, devant l'écran, hier soir, en claquant des dents : j'avais déjà syntonisé les ondes de ton habitacle individuel, mal chauffé comme tous ceux du campement minier, j'étais prêt(e) au contact.

Ce que tu ignores, mais dont tu as aussi l'intuition ? L'homo sapiens n'est pas le sommet de l'évolution, c'est l'eau qui est l'entité primordiale, nous n'en sommes qu'un sous- produit, toi comme moi, comme tout ce qui est vivant, sur cette planète et bientôt sur le satellite naturel de Jupiter, la belle Europe. C'est l'eau, l'alpha et l'oméga de l'univers.

Oui, comme chaque humain qui boit l'eau extraterrestre,   tu vas admettre d'où tu viens, où  tu vas, et, surtout, ce que tu es ...Tu as toujours su que tu buvais l’urine des dinosaures, que tu suais la bave des dictateurs, que tu urinais les larmes des martyrs, des scientifiques, des poètes, des génies et des fous, bref, que tu n’étais que de l’eau, recyclée, recyclée et encore recyclée, mais, comme tes semblables, tu niais ou refoulais cette évidence.

Tes neurones sont encore encombrés de virtuel : quand tu étais éveillé, tes yeux, tes oreilles,  comme des portes battantes, laissaient passer n’importe quoi, surtout pendant tes heures de pause. Avachi devant l'écran, avec juste la crasse, la digestion, les courbatures et de vagues érections pour te rappeler que le corps a toujours le dernier mot, tu émettais vraiment  au minimum.  Toutes  ces  fictions  lénifiantes,  terrifiantes,  innocentes,  sont coupables d’avoir presque stérilisé ta perception correcte de l’univers : l’infini, l’éternité, tout ce que tu peux imaginer existait, existe, existera, dans cette dimension ou dans une autre, elles sont toutes liées entre elles, elles sont toutes emboîtées, intriquées, accessibles.

Bien sûr, percevoir, soudain, qu’avant ta naissance et qu’après ta mort, il y a juste le néant, aucune transcendance, ça te trouble jusqu’à ton fondement même, d’où ce refuge mental dans la kinesthésie du sable chaud, douce matrice, qui ne te protège pas de mon oiseau de fer. Ma voix pénètre en toi, comme une balle en plein cœur ou en pleine tête. Tu es déjà bien au-delà de la peur que suscitent la troisième paupière de chacun de mes yeux, les palmures entre mes doigts et les écailles de mon cou, sous les ouïes closes derrière mes lobes d'oreille.

S’il n’y a rien que l’écume de la vie sur l’océan de l’espace-temps, tu te demandes ce que je suis, moi qui t’ai cherché, trouvé, moi qui t’interpelle et prétends, finalement,  en te déplaçant, un tout petit peu, dans l'espace, répondre à ton ultime question : « Pourquoi ? » Chaque bateau qui traverse une étendue d’eau entre deux terres qui ne se voient pas

est un messager. De vie ou de mort ? Vos livres d'histoire, de biologie et d'ethnologie sont assez médiocres sur la question. Moi, entre mon monde et le tien, je sais quelle immense responsabilité j'assume. Ce que tu prends pour un  « oiseau de fer », mon vaisseau …

Tu as cru tomber dans une crevasse. Ton engin creusait, télécommandé par tes moufles, dans un blizzard insupportable. Pour la multinationale qui te salarie : contrat court, sans couverture sociale, ni cotisation de retraite. Ton député, ton sénateur n'y peuvent rien, ils ignorent tout de la jungle du monde réel du travail, ils sont, comme une écrasante majorité de leurs collègues, issus de la fonction publique ou rentiers ou détenteurs du titre envié de l'une des professions libérales où s'arque-boute la véritable élite. Un glacis stérile, condamné.

Tu sais, bien sûr, que la lutte des classes, expression kitsch, comme un fond de bouteille de rouge devenu lie-de-vin, comme un rond sec sous le verre d’une cuite, comme la gueule de bois du lundi matin, existe encore. La définition des wikis les mieux animés ne cesse de s'enrichir : la fourmilière des villes contre l’oligarchie des résidences cossues, c’est la nouvelle spatialisation du capitalisme. Tu le sais : terrorisme et mafias proposent des structures organisées, solides, aux États fragilisés, qu’ils savent cibler puis corrompre. Tu sais même que le blanchiment de l’argent de la cocaïne a sauvé les banques que le manque de liquidités, pendant la crise financière de 2008, condamnait à l’effondrement. Tu absorbais tant de reportages nocturnes, en différé de la vieille Europe. Tes gènes s'en empreignaient, tout cet enkystement mémoriel est capital.

Comment gérais-tu l’amalgame de ces réalités, quand tu glissais dans l’urne ton bulletin de vote et, donc, une partie de toi, emballé dans le papier recyclé de la démocratie ? Fausse zénitude du pion casé citoyen, dans le quotidien qui met échec et mât même ceux qui se protègent ? Étaient-ils dignes de confiance, les individus qui te représentaient et à qui tu déléguais ta capacité d’influer sur les choix te concernant, toi et tous les collectifs auxquels tu appartenais ? Je lis en toi, derrière les barrières de ta conscience, les réponses à ces questions, à ces contradictions. L'abstention ? Trop lâche. Parfois, tu as souhaité qu’il existe une procédure de référendum révocatoire, mobilisable sans délai, pour que l’homme de paille tombe en cendres, pour que la marionnette des lobbies se pende dans les ficelles de ceux qui la manipulent. Parfois, tu as souhaité une kermesse planétaire pour que tous les décideurs, souvent fripés du front, tombent les masques d’adultes et redeviennent ces enfants innocents, créatifs, passionnés, qu’ils ont enterrés en eux. Je suis venu(e) te rappeler l’impermanence, ce concept qui trame l’univers et permet la sérendipité, qui, elle, est le visage opportuniste du hasard, quand l’humain explore le fouillis des probables et découvre le chemin du possible, ailleurs qu'au bout du balisage des savoirs, des certitudes, et, surtout des fausses croyances. C'est amusant, les dix mots de la francophonie clignotent en gras dans ton foisonnement cérébral, comme s'ils tentaient d'être des repères éclairant cet instant vertigineux que tu crois être l'ultime plongeon définitif en néant. Oui, ils ponctuent, ils illustrent, comme des sas qui se referment, jusqu'à ce que tu supportes enfin ton transit initiatique et ces nouvelles du large, de cet océan du ciel, notre salut. Pour ce faire, je t'ai donc téléporté non loin de l'arène où tu avais l'ordre d'extraire des terres rares, contribuant au pillage des ressources planétaires. Vous, les humains de 2015, vous en arrachiez quatre kilos par seconde, pour un quasi monopole chinois. Toi, tu œuvrais pour un trust non-asiatique, minoritaire, ambitieux, mais j'ai modifié tes objectifs. 

Je t’ai emmené jusqu’aux bédières des inlandsis inuit. J’ai enfilé à ton cou un grigri afar, hutu, tutsie, masaï, peul, bantou, kabyle, zoulou, danakil… il  est d’ébène et d’ivoire, synthèse du continent source, il rayonne d’un pouvoir mystérieux, magique aujourd’hui, expliqué par la science de demain, celle d’où je viens.

C'est un rapt curieux, n'est-ce pas ? Ta mémoire n'en conservera que des pointillés. Tu ignores, par exemple, comment j'ai pu te contraindre à te dévêtir, à te baigner nu, avec moi, dans l'eau glacée primitive. Saisi de frissons incoercibles, tu penses « avoir attrapé la mort », comme bougonne la province de ta naissance, quand on s'aventure par mégarde mal vêtu sous une intempérie. De fait, tu n'as pas tort : c'est la mort de ta civilisation que, porteur sain, tu vas transmettre autour  de toi. Mais ce que ton sperme a fécondé...

Ils ont eu besoin de temps, au fond des fosses abyssales, eux, les survivant(e)s, pour comprendre ce qu'il s'était passé ce vendredi 20 mars 2015, et pour retrouver l'enchaînement des événements précurseurs et la nécessité, pour le futur, d'ensemencer correctement le passé.

Une éclipse solaire, totale, centrée sur le Pôle Nord, douze heures avant l’équinoxe, et toi, dessous, dedans, avec ton code génétique si rare…et ce trou de ver, maîtrisé, dans l'espace-temps. Oui, c'est par toi que nous inoculons la pandémie qui dormait dans les glaces, celle qui se déclenchera dans cinq ans, et par ta descendance immunisée, née de notre rapport intime, que nous œuvrons pour que la vie prenne un autre cours. Dans le casque qui coiffe mes ouïes, j'entends, venu de l'espace-temps dont je suis issu(e), le crépitement des bravos de la tour de contrôle : il semble que tu as bien tenu ton rôle de géniteur et que moi, j'ai correctement rempli ma mission, et bien représenté mes semblables, tes descendants sur le satellite Europe.

Oui, j’ai tout mis par écrit : ce que l’entité a chuchoté dans ma tête, ce que j’ai introduit dans son ventre, ce nouvel espoir en Europe du futur, ces nouvelles du large,  si  large  qu’il  s’étend  au-delà  de  ma  mort,  jusqu’aux  confins  du  système solaire. Ça fera rire le jury : les membres de la section spéciale, en scaphandres, qui ponctionnent mon sang régulièrement, vainement, pour créer un vaccin, me tiennent au secret, ont parié que personne ne comprendrait ce texte. Ils l’ont laissé sortir, au mépris des règles de leur censure policière. Comprendre n’est rien, admettre que mes mots décrivent l’exacte vérité, voilà l’enjeu.

Pêche  mystérieuse  en  mer ?  Dans  l’océan  du  passé,  la  vie.  Dans  celui  du présent, la sixième extinction massive des espèces, la mienne comprise. Dans celui du futur, la survie…